Atlantico sur le programme de sortie de l’euro du FN ou comment allier contradictions et malhonnêteté

Nicolas Goetzmann sur Atlantico a cru bon de tordre le discours économique du FN pour mieux lui tomber dessus.

En effet, il fait dire au programme que l’unique but de la dissolution de l’euro serait de rétablir la balance commerciale. Mais ce monsieur s’invente des objectifs et des problèmes ! Il n’est écrit nulle part que l’unique objet de la dévaluation est de rétablir la balance courante pour augmenter la croissance. Ses calculs d’apothicaires sont donc totalement inopérants.

Dans sa piètre harangue, il va même jusqu’à nier totalement l’impact de la dépréciation monétaire sur la balance commerciale, ce qui est inquiétant:

« Et plus la demande intérieure augmente, plus les importations suivent le mouvement, et ce au détriment de la balance commerciale. »

Il nous dit en substance que la dépréciation ne réduit en aucune manière le déficit commercial. Au contraire,selon lui, en augmentant la demande intérieure, les importations augmentent, et la balance commerciale se détériore, (et de citer les exemples japonais, britanniques et américains ).

Ce passage, sans doute mu par la volonté de se démarquer du programme du FN,  révolutionne, de Ricardo à Keynes, la science économique.

L’impact du taux de change sur la balance commerciale.

La dépréciation du change a 3 effets sur la balance commerciale : elle accroît le volume des exportations grâce à une amélioration de la compétitivité-prix , elle réduit le volume des importations car les biens et services importés deviennent plus chers, et elle élève le prix relatif de chaque unité importée.  Les deux premiers forment l’effet volume (positif sur la balance), le dernier l’effet valeur qui affecte le solde négativement.

Par ailleurs, Monsieur Goetzmann ne connait pas la condition de Marshall-Lerner. Pour un « macro-stratégiste » c’est assez alarmant.

En effet, pour qu’une dévaluation « améliore » la balance commerciale, il faut, en théorie, que cette condition soit remplie[1]. Lorsque le taux de change varie, les importations et exportations varient également (ce qui est dû au changement de la structure de la demande intérieure et extérieure). Cependant, leur variation est plus ou moins importante.

On mesure la sensibilité des exportations au taux de change par le concept d’élasticité-prix. Pour faire simple, si le taux de change baisse de 1% et que les exportations en volume augmentent de 0,5%, alors l’élasticité-prix des exportations en volume sera de – 0,5.

En ce qui concerne les importations, si le taux de change baisse de 1% et que les importations augmentent de 0,5, alors l’élasticité sera de 0,5.

Pour que la condition de Marshall-Lerner soit remplie, il faut que la somme de ces deux élasticités soit supérieure à 1 (ce qui est le cas dans notre exemple).

Or, M. Goetzmann prend les exemples du Japon, du Royaume-Uni et des Etats-Unis pour nous montrer qu’une dévaluation aggrave forcément le déficit commercial. Seul problème : la condition de Marshall-Lerner n’était pas remplie dans ces 3 cas[2].

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C’est en toute logique que la balance commerciale de ces pays s’est aggravée.

En outre,  même lorsque la condition n’est pas remplie, la balance tend à s’améliorer sur le long terme par une courbe en J allongée. Dans un premier temps, la dévaluation affecte négativement les comptes extérieurs (par l’effet-prix , c’est-à-dire que l’effet de renchérissement des importations l’emporte sur l’augmentation du volume des exportations). Puis, après un certain temps (plus ou moins long en fonction de la structure de la demande et du niveau de gamme des exportations), les comptes extérieurs se rétablissent (par l’effet volume : l’augmentation du volume des exportations l’emporte sur le renchérissement des importations).

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Pour le Japon par exemple, le FMI anticipe une rétablissement de la balance commerciale 14 à 17 trimestres après la dépréciation du change.

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Il est évident que la dépréciation du change conduit à une augmentation de la demande. Par un mécanisme simple. Mais aller jusqu’à dire que la monnaie n’a aucune conséquence sur la balance commerciale et ne peut pas permettre de  résorber son déficit relève de l’impéritie économique ou d’une grande malhonnêteté (une combinaison de ces deux facteurs n’étant pas à exclure en l’espèce …).

L’effet du taux de change sur les déséquilibres internes.

Si la condition de Marshall-Lerner est vérifiée (ce qui est le cas pour la France, mais aussi l’Italie, l’Espagne…), la dépréciation du change élève la balance commerciale et donc aussi la demande agrégée :

Soit:   Yd = C + I + G + (X-M/TCER),

Avec Yd, la demande de biens et de services,

C la consommation privée,

I l’investissement,

G les dépenses de l’Etat,

X les exportations (exprimés en unités de biens et services nationaux),

M les importations (exprimées en unités de biens et services étrangers) divisées par TCER, le taux de change effectif réel[3].

Le niveau de demande agrégée Yd augmente lorsque le TCER se déprécie, puisque la demande extérieure nette augmente.

Yd est fonction décroissante du niveau général des prix (P) pour un taux de change donné.

Si ce taux de change diminue, la courbe Yd de demande se déplace vers la droite : pour chaque niveau de prix, la demande agrégée augmente.

La courbe d’offre Yo se déplace vers le haut, mais à un rythme plus lent que Yd en raison du fait que les prix sont rigides à court terme. Le déplacement de la courbe d’offre est donc limité, et la production augmente.

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La condition de Marshall-Lerner  étant plus que remplie en France, la réactivité du commerce extérieure permet d’avoir un gain rapide.

Cependant, la structure de la demande intérieure évolue : l’allocation se fait entre deux types de biens : ceux qui sont échangeables (produits manufacturés, matières premières…) , et ceux qui ne le sont pas (essentiellement les services, la construction, qui sont non-délocalisables).

En résumé, la dévaluation a pour effet de modifier la composition de la demande, en stimulant tant la demande intérieure que la demande extérieure de produits nationaux.

 D’une part, le renchérissement des produits importés entraîne une augmentation de la demande de produits nationaux substituts (relativement moins chers), qui exerce à son tour des pressions à la hausse sur le prix de ces derniers. D’autre part, la dévaluation rend plus compétitifs les produits d’exportation nationaux, dont le prix en devises étrangères diminue automatiquement. La demande s’accroissant, le prix des produits nationaux exportables risque à son tour d’augmenter, ce qui s’ajouterait aux pressions à la hausse déjà exercées sur les prix intérieurs par l’augmentation du prix des biens importés. L’accroissement de la demande de produits nationaux entraîne aussi une augmentation de la demande de main-d’œuvre et, peut-être, des hausses de salaires qui seront, à leur tour, répercutées sur les prix.

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C’étaient du reste, les propositions formulées par Keynes en 1930 au comité Macmillan[4].

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Au total, le rétablissement des comptes courants n’est que le résultat et non le but principal de la dévaluation.

 Sur la création monétaire

Quant à la création monétaire, M. Goetzmann fait mine d’ignorer que jusqu’en 1993 (et non 1973), les avances directes de la Banque de France au Trésor étaient légales, si bien qu’en 1983 par exemple, la moitié du déficit était financé par ce moyen.

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En effet, la loi du 3 janvier 1973 a (contrairement à ce qui est communément admis) sanctifié les avances de la banque de France (prêts à taux nul dans la limite de 10,5 milliards de francs, et à taux très faibles dans la limite de 10 milliards de francs) au Trésor et aux entreprises[5].

Ainsi, dans les années 70, les plafonds des avances (qui représentaient 2% du PIB, et 16% de la dette publique), étaient fréquemment utilisés dans leur totalité[6], représentant l’équivalent de 7% du PIB jusqu’en 1958, puis 4% dans les années 60, et enfin 2% dans les années 70 (avec une montée en puissance du financement à l’économie réelle).

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La loi de 1973 a simplifié le système en fusionnant 3 mécanismes d’intervention de la banque de France en un seul : les avances[7].

Il faut par ailleurs rappeler que Gaël Giraud, directeur de recherche au CNRS, propose la création monétaire de 100 milliards d’euros par la BdF (non inflationniste) pour les AFFECTER à la transition énergétique[8]. Mais Nicolas Goetzmann préfère s’adonner à la caricature qui caractérise tant certains journalistes, en comparant cette politique à celle pratiquée par Chavez.

Il est étonnant qu’un expert, par ailleurs pertinent en temps normal, ne connaisse pas le débat sur la monnaie permanente et la monnaie d’endettement (à moins qu’il considère Gaël Giraud, André Grjebine, Alain Granjean, Gabriel Galand, Gurley et Shaw comme de sinistres plaisantins..)

 La différence entre les deux systèmes est simple : « dans le cas de monnaie d’endettement ce sont les banques commerciales qui décident de l’utilisation de la monnaie créée. Dans celui de la monnaie permanente l’État AFFECTE l’emploi de la monnaie créée ».

On voit bien que l’affectation relève du débat économique, et ce qui déplait à Goetzmann ne peut être réduit à de l’amateurisme.

Goetzmann se félicite donc de l’impossibilité de refinancement direct du déficit de l’Etat par la banque centrale, pour le plus grand bonheur du lobby bancaire[9], principal artisan de l’Europe libérale dessinée avec la complicité très active des autorités françaises (de gauche…) dans les années 80 (cf R. Abdelal : le Consensus de Paris »[10]…). Il se fait donc le complice d’un système qui ne tourne qu’au bénéfice exclusif des banques[11], en tentant miteusement de ridiculiser la proposition de pléthore d’économistes ( dont Maurice Allais, pour qui la création monétaire devait relever exclusivement de l’Etat)[12].

Pour la politique de monétisation de la dette publique, je renvoie à l’article synthétique de J.Sapir : http://russeurope.hypotheses.org/2358.

Pour conclure, et là on touche le fond, M. Goetzmann vante les vertus de l’indépendance des banques centrales, alors même qu’il fait l’éloge de la politique d’Haruhiko Kuroda, gouverneur de la banque centrale du Japon et totalement aux ordres du premier ministre Shinzo Abe…

Le gymnaste Goetzmann, à travers ses contorsions idéologiques, est capable de défendre tout et son contraire…


[1] Nous ne parlerons pas ici des effets de marge ni de la tarification au marché, encore appelée condition de Marshall-Lerner-Robinson (cf Krugman 1987).

[2] http://cib.natixis.com/flushdoc.aspx?id=45105

[3] Soit le taux de change d’un pays à l’égard de l’ensemble des monnaies de ses partenaires commerciaux, corrigé des différences d’inflation.

[4] Max Maurin « J.M. Keynes, le libre-échange et le protectionnisme », L’Actualité économique, vol. 86, n° 1, 2010, p. 109-129.

[5] http://www.laviedesidees.fr/L-Etat-livre-aux-financiers.html

[6] Éric Monnet, Politique monétaire et politique du crédit en France pendant les Trente Glorieuses, 1945-1973, thèse de doctorat, EHESS, p. 168-169.

[7] C’est en effet la « contraire européenne », soumise aux doctrines monétaristes (ie : l’inflation est d’origine exclusivement monétaire), qui a atténué le recours aux avances surtout à partir du tournant de la rigueur de 1983/1984 : http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=HES_114_0047

[8] http://fr.scribd.com/doc/86937258/Gael-Giraud-Pourquoi-l-injection-mone-taire-n-est-pas-ipso-facto-inflationniste

[9] http://www.les-crises.fr/video-gael-giraud/

[10] http://www.people.hbs.edu/rabdelal/le%20consensus%20de%20paris.pdf

[11] James K. Galbraith, L’État prédateur. Comment la droite a renoncé au marché libre et pourquoi la gauche devrait en faire autant, Le Seuil, 2009.

[12] En effet, dans une de ses publications, Gael Giraud, rappelait en septembre 2012 que Milton Friedman, ainsi que James Tobin et Maurice Allais avaient soutenu une proposition d’un groupe d’économistes de l’université de Chicago, associé à Irving Fisher concernant un plan de retour au monopole public de la création de monnaie. Cette proposition impliquait également de mettre fin à l’indépendance des banques centrales. Milton Friedman s’était notamment convaincu que l’indépendance des banques centrales ne cadrait pas avec sa vision de la démocratie en lisant les souvenirs du gouverneur de la Banque de France Emile Moreau. URL : http://www.revue-banque.fr/risques-reglementations/chronique/rendre-monopole-creation-monetaire-aux-banques-cen