L’euro est un fléau de l’économie française

Il est courant d’entendre que la dépréciation d’une monnaie n’est pas bénéfique à une économie en raison du surenchérissement des importations. S’il est exact qu’une dévaluation entraîne forcément une augmentation du prix des importations, il faut contrebalancer cet argument par un autre effet : l’accroissement des exportations.

En effet, une dépréciation permet aux entreprises d’augmenter leur prix de vente (si l’euro baisse de 10% par rapport au dollar US, les entreprises vont pouvoir augmenter le prix des produits qu’elles vendent aux acheteurs  en dollar). Il est vrai cependant que, dans une économie de plus en plus mondialisée et imbriquée, la segmentation internationale de la chaîne de valeur (un produit donné comprend des composants fabriqués et assemblés dans différents pays) a entraîné un accroissement de la part des importations pour les entreprises dans les produits exportés. Ainsi, les « intrants » (ce qui est nécessaire à la production d’un bien final) représentent environ 25% des exportations[1].

On entend également souvent les commentateurs économiques déplorer les faibles marges bénéficiaires de la France (graphique 1), sans savoir de quoi il retourne. On peut aisément regarder son évolution en prenant en compte le ratio suivant :

Marge bénéficiaire = Prix de la valeur ajoutée / Coût salarial unitaire

marge bénéficiaire

  Graphique 1

Le prix de la valeur ajoutée correspond au prix de vente des produits (en l’occurrence, des produits de l’industrie manufacturière ici, fortement tournée vers l’exportation).

Une dépréciation permet, comme on l’a dit, d’accroître le prix de vente des exportations (premier phénomène analysé)  alors qu’une appréciation de la monnaie permet de réduire les coûts des consommations intermédiaires importées (second phénomène analysé). En effet, le prix de la valeur ajoutée correspond à la différence entre la production et les consommations intermédiaires.

Lorsque l’euro s’apprécie, le prix des consommations intermédiaires diminue et la marge bénéficiaire augmente.

L’objectif est donc de déterminer en France et en Zone euro lequel des deux phénomènes l’emporte sur l’autre.

Pour examiner le premier phénomène, il faut comparer le prix de de la valeur ajoutée manufacturière et le taux de change €/$ (graphique 2)

prix de la VA et taux change

  • Prix de la valeur ajoutée et taux de change.

Lorsqu’on regarde l’évolution du prix de la valeur ajoutée manufacturière en fonction du taux de change (et donc du prix des importations), on se rend compte qu’elle est négativement corrélée pour la France d’environ 0.8 (une hausse de l’euro  conduit à une baisse du prix de vente des produits) et est positivement corrélée en ce qui concerne la zone euro de 0.7 (ce qui signifie que l’appréciation de l’euro accroît le prix de la valeur ajoutée de l’industrie) (cf graphique 3).

taux de change et prix VA

Graphique 3

On note déjà la quasi-insensibilité de la zone euro à la variation du prix des importations, contrairement à la France.

  • Comparons la marge bénéficiaire avec l’évolution du taux de change.

La même méthode permet de faire ressortir en France une corrélation entre le taux de change €/$ et la marge bénéficiaire de -0.74, ce qui signifie que lorsque l’euro s’apprécie, elle diminue.

En revanche, dans le reste de la zone euro, la corrélation est faiblement positive (0.2) signifiant la quasi-absence de réaction des marges bénéficiaires au taux de change.

En résumant :

Une hausse de l’euro permet de réduire le coût des importations (effet de prix des consommations intermédiaires importées), et une baisse permet d’augmenter le prix de vente des produits industriels exportés (effet de prix de vente des produits).

tableau

On voit qu’en France l’essentiel de la réaction des marges bénéficiaires à l’évolution du taux de change s’explique par l’effet de prix de vente des produits (c’est donc ce dernier qui l’emporte sur l’effet de baisse des coûts des consommations intermédiaires). Le recul des prix de la valeur ajoutée en France explique le recul des marges bénéficiaires.

 En revanche, dans la Zone euro, la marge bénéficiaire est moins sensible au taux de change qu’en France, le second phénomène l’emportant sur le premier.

Deux mouvements asymétriques se dessinent donc : l’industrie manufacturière française est très sensible au taux de change de l’euro tandis que la zone euro peut se satisfaire d’une monnaie surévaluée (il faut relativiser ce jugement, puisque les résultats pour la zone euro sont faussés par sur-pondération des exportations allemandes).

Le taux de change est d’ailleurs le seul élément « d’asymétrie » entre la France et la Zone euro (ou plutôt l’Allemagne). En effet, lorsqu’on regarde le prix des matières premières ou des services aux entreprises, ceux-ci ont un impact similaire sur le prix de vente final des produits industriels français et allemands (la corrélation est équivalente dans les deux cas). L’évolution du prix des matières premières et des services aux entreprises ne peut donc pas expliquer la divergence de trajectoire entre la France et l’Allemagne.

L’essentiel de la baisse des prix de la valeur ajoutée manufacturière en France provient donc de la surévaluation de l’euro (cf graphique 3), qui pénalise les marges des entreprises (et donc leurs profits), les conduisant à diminuer leurs investissements et retardant la montée en gamme des produits vendus. (cf schéma)

tcer-france-allemagne

Graphique 4

maladie hollandaise

La baisse des prix de la valeur ajoutée provient donc d’une excessive sensibilité des produits exportés au taux de change. Celle-ci se mesure à l’élasticité-prix, qui très forte en France (1.1), ce qui signifie que lorsque le prix d’un produits français exporté augmente de 1 (par une hausse de l’euro par exemple), la demande étrangère pour ce produit diminue de 1.1), tandis qu’en Allemagne, elle est très faible ( 0.2), témoignant de l’insensibilité (ou inélasticité) des produits allemands au taux de change.

 Ce mécanisme conduit inévitablement à la désindustrialisation, qui est flagrante lorsque l’on s’attarde sur l’emploi industriel (graphique 4, courbe rose). Sa dégradation est fortement concomitante à l’introduction de l’euro. En effet, de 1990 à 2001, l’emploi industriel s’est maintenu au même niveau, avant de brutalement chuter (-25% depuis 2001).

perte emploi secteur manuf et euro

Graphique 5

 En analysant désormais les parts de marché relatives à l’exportation de la France, on obtient une très forte corrélation (proche de 0.9) entre la hausse de l’euro et la perte des parts de marché, qui avait déjà été dégagée par l’INSEE dans une note de 2008.  (graphique 6).

TCER PDM

Graphique 6

La production industrielle a fortement chuté en France (cf graphique 7). Or, les gains de productivité et les salaires y sont plus élevés que dans les services. Il est donc essentiel de conserver une base industrielle importante fortement consommatrice en services aux entreprises (qui représentent presque 80% de la valeur ajoutée manufacturière) et qui fait vivre de nombreuses sociétés des services (cf graphique 8).

 consommation intermédiaire de services par l'industrie manuf

valeur ajoutée manuf

Nous verrons dans un prochain article pourquoi dévaluer est la seule solution pour préserver la substance industrielle de la France.


[1] Miroudot, Ragoussis (2009),  » Vertical trade, Trade costs and FDI” OCDE Trade Policy Working Paper, 89, OCDE.

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