taux d’intérêt

Réduction des dépenses publiques de 21 milliards d’euros: la course à l’austérité sans fin

Michel Sapin a annoncé son plan pour réduire les dépenses publiques en 2015, et l’addition s’annonce salée : 21 milliards d’euros répartis entre la protection sociale (-9,6 Mds), les collectivités locales (-3,7 Mds) et l’Etat  (-7,7 Mds). réduction dépenses

Même si ce chiffrage repose sur une hypothétique croissance pour 2015 de 1% (le Haut conseil des finances publiques lui-même la juge optimiste, alors que ce dernier avait prévu  1% en 2014 et qu’on sera vraisemblablement à 0,4 voire moins…), on voit que l’essentiel du coup de rabot porte sur la protection sociale, et ce alors que les prélèvements obligatoires (impôts de toutes natures) devraient stagner.

Il faut tout d’abord rappeler de quoi sont constituées les dépenses publiques.

 La majeure partie d’entre-elles (43%) relève des prestations sociales[1]. En effet, le France a fait le choix, après la guerre, d’un mécanisme assurantiel obligatoire à l’échelle nationale pour assurer sa protection sociale (et dont le coût de gestion de 3% est considéré comme faible par la Cour des Comptes[2]). Il s’agit en réalité de revenus différés[3], comme tout mécanisme assurantiel (on cotise à l’instant t, puis on reçoit plus tard, sous forme de remboursements de médicaments, de soins, ou de pensions de retraite). Leur augmentation depuis les années 60 provient, pour une large part, du vieillissement de la population (80% des dépenses de santé étant engagées durant les deux dernières années de la vie).

taux dépense publique comparée

Le gouvernement a cependant décidé de geler ces prestations sans geler les impôts et cotisations qui les alimentent ! Ceci est équivalent à un rabotage des salaires. Baisser cette dépense publique revient donc à baisser les salaires différés et le pouvoir d’achat des ménages (ce qui est confirmé par l’INSEE, et frappe surtout les catégories à plus faibles revenus[4]…).

Par ailleurs, les dépenses publiques « strictes », c’est-à-dire le coût de l’administration, de la sécurité intérieure et extérieure, des dépenses d’intervention diverses, représentaient 32% des dépenses publiques totales et 18,2% du PIB). En ceci, la France reste dans la moyenne de l’OCDE, au même niveau que les Etats-Unis et le Royaume-Uni, mais inférieur à l’Italie… Il ne s’agit pas de nier qu’il y a des efforts à faire, mais ils doivent être faits lorsque la conjoncture économique est favorable (en clair, de 1998 à 2007). dépenses publicuque 2

Les dépenses devraient donc baisser de 21 milliards d’euros mais par rapport à la tendance ! Elles augmenteront ainsi de 0,2% au lieu de 1,7% l’an prochain. En effet, les dépenses publiques ont une évolution spontanée (qui est liée à l’inflation, à la hausse du nombre de retraités, de chômeurs, en somme de prestataires). Or, si l’on diminue les prestations, mais que le nombre de prestataires augmente, alors on rogne sur le pouvoir d’achat. C’est pourquoi on regarde l’évolution des dépenses publiques par rapport à la tendance[5]dépenses

Il ne faudrait pas croire que baisser les dépenses publiques n’aurait aucun impact sur l’activité. 

Comme nous l’avons vu, les dépenses publiques sont pour une bonne part du salaire différé pour les cotisants. Il est donc logique qu’en les réduisant cela ait un impact sur l’activité du pays, de même que la baisse des commandes publiques, desquelles beaucoup d’entreprises privées vivent.

Pour mesure l’impact de la hausse des impôts ou de la baisse des dépenses publiques, on a recours au « multiplicateur budgétaire »[6]. Ce dernier dépend de conjoncture économie (du cycle) et du comportement de ses partenaires économiques. Lorsque le cycle est bas (en période de crise), que l’ensemble de ses partenaires commerciaux font des politiques d’austérité et que la Banque Centrale pratique une politique monétaire expansionniste (taux directeurs bas), alors le multiplicateur est élevé.

L’OFCE estime celui-ci en moyenne à 1,3 (quand la conjoncture est morose), c’est-à-dire que pour 1 euro de baisse des dépenses publiques en moyenne, cela contracte le PIB de 1,3 euro.

multip ofce

On peut donc calculer un impact négatif sur l’activité en 2015 de l’ordre de 1,2 à 1,3 point de croissance. 

baisse dépenses

Par ailleurs, ceci ne sera que très partiellement compensé par les baisses d’impôts aux entreprises, qui devraient rapporter 0,6 à 0,7 point de croissance. Or, avec une croissance potentielle (c’est-à-dire celle à laquelle la France peut prétendre au regard de ses facteurs fondamentaux (productivité, démographie…)) il apparaît dangereux de la contracter davantage.

Ainsi, l’ensemble du plan Valls de réduction des charges des entreprises plus que compensées par une baisse des dépenses publiques, contracterait l’activité de 2014 à 2017 de X%. Voici donc l’explication de l’absence de réduction du déficit public.

plan valls

Il faut rappeler qu’aucun pays n’a réduit durablement ses dépenses publiques en niveau (c’est-à-dire en milliards de $, d’euros etc…), mais seulement le ratio dépenses / PIB, simplement par le fait que le diviseur (PIB) augmentait plus que le numérateur (dépenses)[7] !

Si une nécessaire consolidation budgétaire doit avoir lieu, elle ne doit pas se faire avant le retour de la croissance, ni à son détriment. Or, les politiques d’austérités actuellement menées empêchent son retour, et le cercle vicieux est enclenché.


[1] http://www.inegalites.fr/spip.php?article1835

[2] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2011/09/08/04016-20110908ARTFIG00646-la-secu-droguee-a-la-dette-s-alarme-migaud.php

[3] http://www.ofce.sciences-po.fr/blog/pour-qui-travaillons-nous-variations-sur-un-theme-de-milton-friedman/

[4] http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?id=4348&reg_id=0

[5] http://cib.natixis.com/flushdoc.aspx?id=75265

[6] http://www.ofce.sciences-po.fr/blog/une-revue-recente-de-la-litterature-sur-les-multiplicateurs-budgetaires-la-taille-compte/

[7] https://altereconomie.wordpress.com/2014/09/07/pas-de-baisse-des-depenses-publiques-reussies-sans-devaluation/

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Taux d’intérêt et dissolution de l’euro: en finir avec les idées reçues

On entend souvent dire qu’une dissolution de la zone euro augmenterait l’inflation et par-là même accroîtrait les intérêts payés par les entreprises et les ménages. En 2011, Natixis a commis un papier[1] pour déclarer combien il était important pour sa survie que l’Espagne ne sorte pas de l’euro. Et pour corroborer son propos, d’annoncer une augmentation vertigineuse des intérêts versés par les agents privés.

En effet, Natixis avance que les intérêts versés par les ménages et les entreprises dépendent du taux d’intérêt à court terme (3 mois, et fixés sur les marchés monétaires). Or, ce taux à court terme augmenterait autant que l’inflation si l’Espagne venait à sortir de l’euro (ce qui représenterait un surcoût de 6.6 points de PIB pendant 2 ans (le temps que l’inflation importée dure)).

Cependant, ce qui peut être en partie vrai pour l’Espagne (cf. graphique 1), ne l’est pas forcément en ce qui concerne la France. D’abord parce que le lien entre taux d’intérêt à court terme et inflation n’est pas si évident, et ensuite, parce que le lien entre l’inflation ou le taux d’intérêt payés par les entreprises et les ménages est totalement inexistant. En effet, la réaction des paiements d’intérêts des entreprises aux variations des taux d’intérêt dans le cycle récent est très faible à première vue (graphique 2).

Espagne taux d'intérêt à 3 mois et intérêts payés par les entreprises

Graphique 1

     taux d'intérêt à 3 mois, et intérêts nets patés par les entreprises

Graphique 2

  • L’absence de lien entre inflation et taux d’intérêt à court terme.

Si l’on regarde les données sur le long terme, la réaction observée plus haut est quasiment nulle (graphique 3) . En effet, lorsque le taux d’intérêt à court terme (TICT) augmente d’un point, les intérêts versés par les entreprises et ménages augmentent de 0.05 point de PIB.

inflation taux interêt privé entreprises

           Graphique 3

   Si l’on s’en tient maintenant aux périodes de forte variation du TICT, le lien est un peu plus prononcée mais toujours très faible. Ainsi, pour la période 1971- 1985, pour toute augmentation d’un point du TICT, les intérêts augmentent de 0.1 point de PIB et de 0.68 dans une période plus récente, 1998-2012.

Si on applique le même procédé à la relation intérêts versés / inflation, le lien apparaît tout aussi négligeable (alors que le TICT suit globalement la même évolution que l’inflation.

Pour 1971-1977, le lien est complètement absent. Par contre, pour 1979-1982, le coefficient est de 0.12. Lorsque l’on regarde l’évolution sur cette période (1971-1988) de l’inflation et des intérêts versés, on constate nettement qu’elle n’a aucune influence.

Le constat peut s’appliquer à une période plus récente, même s’il est vrai, les variations d’inflation furent moins prononcées. Pour la période 1998-2012, le coefficient est de 0.09.                              

Il y a donc une insensibilité des intérêts versés par les agents privés à l’évolution de l’inflation et du taux d’intérêt à court terme, qui provient de la quasi-absence de contrats à taux variables en France.

En effet, si la réaction des intérêts payés par les entreprises au taux d’intérêt à 3 mois est forte aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en Italie, en Espagne, en Australie, elle est faible dans les autres pays (notamment en France, où le lien, comme nous venons de le voir est quasiment inexistant). Ceci révèle les pays où la dette à taux variable prédomine.

Et pour cause, environ 10 % seulement de nos contrats sont à taux variables.

Le constat fait par Natixis ne s’applique donc pas à la France.  A supposer que l’ensemble de la dette publique et privée soit reconverti en nouvelle monnaie nationale (selon la parité 1 franc = 1 euro), les intérêts privés versés n’augmenteraient pas à court terme.

  • Concernant la dette publique

Pour la dette publique, il est vrai que les taux d’intérêt seraient vraisemblablement plus élevés (sans politique monétaire expansionniste et donc monétisation de la dette) (graphique 7)

taux d'intéret france 10 ans

Graphique 4

En supposant un  taux à long terme autour de 7% en cas de retour à la monnaie nationale (hypothèse probable), au lieu de 2.5 à 3% aujourd’hui, le surcoût engendré serait alors de 3.8 points de PIB chaque année.

Cependant, c’est raisonner à cadre constant et c’est oublier qu’il serait alors possible d’adopter une politique monétaire expansionniste pour desserrer les taux, comme ce fut le cas aux Etats-Unis, Japon, Royaume-Uni (graphiques 9,10,11).

monétisation USA

Graphique 5

 monétisation japon

Graphique 6

monétisation RU

Graphique 7

Nous avons donc trois cas de monétisation de dette publique aboutissant à un niveau très bas des taux d’intérêt à long terme malgré la mauvaise situation des finances publiques.

Selon les hypothèses exprimées dans l’étude de J. Sapir et P. Murer[2], les taux de croissance deux ans après la fin de l’euro varieraient de 9 à 14%. On voit bien que, même si le taux moyen d’emprunt s’avère être de 7%, le surcoût engendré serait tout de même inférieur à la croissance attendue. Si l’on prend en compte une politique monétaire temporairement plus accommodante, et qu’on admet que le taux moyen d’emprunt tombe à 5%, le surcoût ne serait que de 2.4 points de PIB.

Par ailleurs, lorsque l’Espagne et l’Italie avaient dévalué (de 20 à 25% environ en termes réels) au moment de la « crise » du  Système Monétaire Européen (SME) en 1992 (graphique 8) , les taux d’intérêt n’avaient pas monté de manière significative (graphique 9)

TCER italie espagne

 

taux intérêts espagne italie déval 1992

Alors même que la croissance et la balance commerciale s’étaient améliorées (graphiques 10)

balance comm espagne italie dévaluation 1992

 

Il faut rajouter qu’un supplément d’inflation couplé à une politique de « répression financière[3] »  est la seule solution pour réduire l’endettement gigantesque des administrations publiques françaises, ou même des acteurs privés. C’est d’ailleurs ce que suggèrent Reinhardt et Rogoff[4][5] dans différents documents de travail. C’est la fin de cette répression financière et la dérégulation financière opérée en France en 1984 (principalement sous des gouvernements socialistes…) sous l’impulsion de Jean-Charles Naouri, qui sont à l’origine de l’augmentation des taux d’intérêt auxquels les Etats empruntent (sur les T-bill[6]) (Tableau1).

Tableau 1

 Taux d'intérêts réels bon du trésor répression financière

C’est en réalité aussi dans la politique de la banque de France dans les années 1990 qu’il faut chercher les raisons des taux d’intérêts réels élevés, comme le rappelle france info :

« Pour ne parler que de la décennie 90, il y a eu deux périodes principales avec des taux bien différents. Au début des années 90, alors le franc est faible face au mark, les dirigeants français veulent coller à la monnaie allemande pour qu’un jour la France puisse entrer dans l’Euro. Pour attirer les investisseurs, la Banque de France fait monter les taux d’intérêt. Ils sont à 10% en 1990. A cette époque, ceux qui ont acheté un appartement s’en souviennent, les taux des banques étaient très hauts : 12%.

Les choses changent à partir du milieu des années 90, quand l’arrivée de l’Euro se profile plus nettement. Jean-Paul Pollin, professeur à l’Université d’Orléans et membre du cercle des économistes, rappelle que « quand la date s’est rapprochée, l’entrée dans l’euro devenait crédible. A partir de ce moment là, il y a eu moins de spéculation et donc, on a pu détendre les taux d’intérêts ». En 1998, les taux d’intérêts passent à 4%, ceux de l’immobilier un peu plus de 5%. Les prêts immobiliers sont tout de suite bien moins douloureux »


[1] P.Artus, L’Espagne doit-elle sortir de l’euro ?, Flash-économique Natixis, 2011. URL : http://cib.natixis.com/flushdoc.aspx?id=58393

[3] Plafond en matière de taux d’intérêt par le gouvernement, plancher d’effets publics que les investisseurs institutionnels et des institutions financières doivent détenir, contrôle des capitaux, taxation des produits financiers, parfois contrôle bancaire …

[4] C.Reinhart, Le retour de la répression financière, Révue de la Stabilité Financière, 2012. URL : https://www.banque-france.fr/fileadmin/user_upload/banque_de_france/publications/Revue_de_la_stabilite_financiere/2012/rsf-avril-2012/RSF16-etude-04.pdf

[5] C.Reinhart et K.Rogoff, Financial and Sovereign Debt Crises: Some Lessons Learned and Those Forgotten, IMF Working paper, 2013.

[6] Obligations d’Etat à court terme.